
Rencontre avec Keith Jarrett à l’Hôtel Méridien (Nice) le 9 juillet 2012 pour le journal Nice-Matin.
Rencontrer Keith Jarrett n’est pas chose simple. Pourtant, en juillet 2012, à la veille d’un concert du trio (Keith Jarrett, Gary Peacock et Jack DeJohnette) à Juan, le mythique pianiste américain accepte de me rencontrer à l’hôtel Méridien à Nice. L’interview est en Anglais et se déroule en présence de Beatrice Di Vita, attachée de presse de l’Office de tourisme d’Antibes et de Jazz à Juan, de Steve Cloud l’agent de Keith Jarrett, de l’épouse de Keith Jarrett et d’un photographe de Nice-Matin. Une partie de cet entretien a paru dans l’édition de Nice Matin du 10 juillet 2012. Voici pour la première fois l’intégralité de cette conversation enregistrée et retrouvée dans mes archives que le pianiste m’avait accordé ce jour-là. Elle est restée jusqu’alors inédite.

J’ai choisi de vous l’offrir à l’occasion de la sortie sur le label ECM de l’album « The old country » enregistré avec Gary Peacock et Paul Motian. Parce qu’elle éclaire bien le grand public, sur la personnalité de ce musicien. L’un de mes pianistes préférés. Entre cette interview et aujourd’hui, Keith Jarrett a cessé malheureusement de se produire sur scène et d’enregistrer. Il a révélé au monde que sa vie d’artiste s’était brutalement arrêtée en 2018 après un double AVC, qui l’a privé de l’usage de sa main gauche. Le contrebassiste Gary Peacock membre du trio mythique de Jarrett avec Jack Dejohnette est-lui-décédé le 4 septembre 2020 à New-York. Le batteur Jack DeJohnette est le seul musicien du trio encore en activité.

Au début de l’entretien qui se déroule à table sur le toit du palace niçois, j’explique à Keith Jarrett que je vais l’enregistrer et effectuer cet entretien en Anglais, mais Keith en Anglais mais que je risque de commettre quelques erreurs grammaticales. Je m’en excuse par avance, et il me répond : « Ce sera surement bien meilleur que mon Français », un peu gêné de ne pas parler notre langue. Son manager Steve Cloud lui demande s’il veut qu’on commande à manger avec l’entretien. « Non, répond Keith Jarrett. On peut commencer à parler. Puis on fera une pause pour regarder la carte et manger ensemble ». L’enregistrement de l’interview peut alors commencer.

Robert YVON : Dans votre dernier album sur le label ECM, Inside out, vous explorez de nouvelles directions avec le trio en quittant les standards. Est-ce que c’est ce que vous voulez faire aujourd’hui en concert, à Juan-les-Pins, par exemple ?
Keith Jarrett : Je ne sais pas. Ce sera ma réponse. On ne sait jamais ce que l’on va faire avec ce trio. Alors…
Cela dépend de tout, l’environnement, le piano, le son.
Que pensez-vous justement de l’environnement de Jazz à Juan. La Pinède est un endroit que vous connaissez bien pour y être venu en 1966 pour la première fois avec Charles Llloyd. Maintenant vous vous y produisez avec le trio presque tous les ans ?

Je ne compte pas, jamais. Mais c’est vrai que je me sens très habitué à ce lieu. Ce n’est pas exactement comme une tournée de concerts de jouer à Juan-les-Pins. J’ai l’impression, de venir chez moi dans une petite maison de campagne.
En 1966, Jack DeJohnette était déjà avec vous dans le quartet de Charles Lloyd. Aujourd’hui il est toujours avec vous dans ce trio de standards. Ce n’est quand même pas un hasard, il existe entre vous une grande complicité, non ?
C’est plus que cela . C’est une longue histoire d’amitié. On se suit depuis le début de notre carrière. Il a été avec Miles avant moi. Plus tard, j’ai été moi-même dans l’orchestre de Miles (Davis). On s’est retrouvé avec Charles Lloyd, et je suis allé le chercher pour le trio. Cela fait très longtemps.
Vous avez suivi et construit votre histoire du jazz avec toujours des musiciens fidèles à votre histoire. Certains sont restés, d’autres vous ont quitté au bout de quelques années comme Paul Motian ou Charlie Haden ?

On a quand même joué ensemble pendant près de douze ans. Cela compte beaucoup dans ma carrière. C’est ma manière de travailler. J’essaie d’être le plus flexible possible, et de garder les musiciens avec lesquels je travaille le plus longtemps possible. On explore tout ce qui est possible de faire , puis ensuite chacun est libre de rester ou de partir quand on en a assez. C’est un peu comme au théâtre finalement Quand vous êtes le directeur d’une troupe. Changer trop souvent d’acteur, c’est jamais bon. Pour les musiciens, il faut vivre une histoire. Nous sommes un peu comme une compagnie avec un répertoire. Changer trop souvent, ce n’est pas bon.
A Juan-les-Pins, vous êtes cette année à l’affiche presqu’en même temps que Charles Lloyd. L’avez-vous écouté après votre départ du groupe ? Que pensez-vous des pianistes qu’il révèle encore aujourd’hui comme ce fut le cas pour vous dans les années 60 ?
Je ne vois pas d’évolution. Vraiment.
J’avais posé la même question à Miles Davis par rapport à Herbie Hancock et VSOP. Il m’avait répondu avec quasiment la même réponse.
Cela ne m’étonne pas. (rire).
Mais c’est quand même différent avec VSOP. Parce que ce sont quatre ou cinq musiciens qui pouvaient faire un travail encore meilleur, en jouant ensemble. Finalement c’était une bonne publicité pour eux d’avoir la référence de Miles.
Mais pour Charles Lloyd et moi, c’est différent. J’entends chez lui aujourd’hui la même direction que celle que nous avions prise ensemble.

Vous avez eu une longue période avec Jan Garbarek. N’avez-vous pas d’autres projets avec un saxophoniste ?
Il y a eu un projet avec Joe Lovano et Tom Harrell il y a quelques temps. Mais je suis tombé malade. L’idée ensuite n’est pas revenu. Mais entre temps, ils sont partis vers d’autres directions. Leur musique a changé, surtout chez Joe Lovano. Alors aujourd’hui je ne suis pas sûr que ce soit le moment de reprendre ce projet.
Après votre maladie, vous avez sorti ce superbe album pour votre épouse, chez vous en solo. Et il semble que vous avez beaucoup travaillé votre façon de faire sonner votre Steinway pour cet album très romantique. Est-ce que vous pensez que cet album vous a permis de renaitre après une période aussi difficile de votre vie ?
Cet album, je dois le séparer du reste de ce que j’ai pu enregistrer. Dire que c’est une nouvelle naissance n’est peut être pas ce que j’imagine. C’est gravé sur un CD, mais c’était quelque chose de très intime. Et c’est inhabituel chez moi. Je n’ai pas l’habitude de me livrer comme cela. La production d’un disque n’a jamais été aussi intense. Je me suis livré musicalement à nu. C’était juste un moment de chance, quelque chose d’inhabituel. Je ne pense pas que c’était quelque chose de nouveau. Mais c’est vraiment inédit d’avoir ce type d’enregistrement en solo de ma part.
Il y a quand même une grande part de romantisme dans votre musique. Même lorsque vous improvisez et que vous cherchez à travailler avec plus de liberté. Surtout et qu’avec le trio. Il semble que l’amour ou l’amitié avec vos musiciens soit une part importante de votre vie ?

C’est vrai. Mais j’ai vécu avec l’enregistrement de ce disque quelque chose de très personnel. Je ne pourrais d’ailleurs jamais retrouver cela en concert. Il faudrait que le public soit très calme, au point qu’il disparaisse complètement. La pièce devrait être très petite et l’enregistrement devra être parfait. Je pense que ce serait trop en demander. Ce n’est arrivé pour ce disque qu’une seule fois, comme par miracle.
Mais c’est aussi votre façon de travailler en public. Il vous faut le calme, le respect du public. Vous avez la réputation d’être très austère et de ne rien supporter. Mais en fait, c’est sans doute parce que vous avez besoin de transformer la salle en une maison, d’inviter le public à vous écouter.

C’est un peu compliqué de vous expliquer. Mais il faut faire la différence entre la musique et un son. Quand je joue, j’ai besoin d’une continuité. J’accepte le cri d’un bébé, mais ce qui me rend nerveux, c’est l’attitude d’un adulte irresponsable. Quand je joue, j’ai besoin de concentration. Les gens qui parlent ou qui s’ennuient me gênent.
A Juan-les-Pins, il y a beaucoup d’histoire de bruits, comme les grillons d’Ella Fitzgerald qui l’amène a créer le thème « Cricket Song »…
Le bruit de la mer aussi, comme les oiseaux ne me gênent pas. Mieux, c’est une source d’inspiration.
Alors c’est ce qui vous pousse à venir jouer ici, pour aussi entendre le bruit de la ville en plein été, la mer, et les oiseaux ?
Non (rire)
Ce qui me pousse à aimer cette scène, ce n’est pas ce que l’on y entend. C’est davantage la scène et la Méditerranée fait partie de tout cela sans doute, comme la lumière, les couleurs qui changent au fure et à mesure que la nuit tombe.
Pourquoi justement ne jamais avoir enregistrer à Juan-les-Pins alors ?

Je sais. Mais enregistrer est toujours pour moi une malédiction. Lorsqu’on enregistre c’est toujours très spécial avec les micros sur scène, les répétitions nécessaires, la pression supplémentaire. Il faut que le son me plaise. J’ai beaucoup de choses dans ma tête à ce moment-là. Ce n’est pas comme un récital.
Il y a tout de même les enregistrements à Juan pour la radio. Il existe de nombreuses captations à l’INA.
Je sais, mais je n’aime pas ces enregistrements.
Keith Jarrett demande une pause pour commander le déjeuner.
Il y a deux ans quand je suis venu, je pense que j’étais déjà un peu malade. Quand je suis arrivé j’ai beaucoup souffert du jet lag. Je n’étais pas bien. J’ai failli annuler la venue de Jack et Gary parce que je pensais que je n’arriverai pas à jouer. Et j’ai attendu le lendemain, j’ai regardé la mer. Et je me suis senti très bien. Je suis sorti me promener, prendre l’ai, je suis revenu et j’ai dit ok, on jouera. Je me sens mieux.

Les standard, le trio. A chaque fois vous dites que c’est la dernière fois. Et puis finalement, le trio continue, et revient avec des balades ? Comment expliquez vous cela ?
C’est vrai. Sauf pour mon prochain disque. Mais c’est vrai que j’ai besoin de revenir aux standards. Après tout pourquoi pas. C’est comme la nourriture. On a parfois l’impression de manger la même chose. Les standards et la section rythmique sont une vieille invention. On essaie de se connecter à l’histoire du jazz et au piano, basse batterie, ou guitare basse batterie. Ensuite, on essaie de revoir les musiques que nous connaissons, parfois de la musique de Chambre. Surtout quand on aborde le free jazz. Peut être pas sur l’album Inside out, mais sur le prochain en tout cas.
Pourquoi enregistrez vous la plupart des captations de vos concerts au Japon ?

D’abord pour la technique, et ensuite parce que le public japonais est incroyablement silencieux à un concert. On joue de la musique de Chambre, et le public ne fait pas un bruit. C’est le secret de nos enregistrements, et particulièrement des vidéos du trio captées au Japon.
Quand vous écoutez ces enregistrements, on entend vraiment notre musique sans interférence. C’est là que j’ai dit à Gary, de ne pas pensé qu’il allait donner un concert, mais de faire comme s’il prenait son instrument après son petit déjeuner, et qu’il se lance sans pression. Je lui ai dit de m’oublier et de jouer ce qu’il avait envie de faire sur le moment. Rien d’autres. C’est un moment hors du temps que nous avons voulu créer là bas et enregistrer. Sans mélodie romantique. C’est encore plus free que pour Inside out. Une nouvelle recherche.
L’album Changeless était aussi un changement pour le trio.
Oui, un tournant.
C’est ce que vous vivez en ce moment, un tournant de votre carrière ?
Toujours.
Qu’allez vous faire maintenant ?

Une tournée en solo au Japon. Tout a changé pour moi aujourd’hui. Y compris ma relation avec le clavier. Quand je joue seul, tout est différent. Ce sera pour changement.
Comment analysez vous aujourd’hui le succès du concert à Köln, l’une des plus grande vente de disque de jazz ?
Je ne vais pas dire à ces jeunes acheteurs de ramener l’album à la boutique, de ne pas l’acheter. La plupart des gens ne savent pas pourquoi ils achètent un disque. Alors c’est pour eux que j’ai accepté de gérer ma propre compilation pour ECM. Cela s’appelle selected works. Quand on m’a demandé de choisir des titres, j’ai pensé à tous ces gens qui n’écoutaient que le concert de Cologne. J’ai essayé de compléter leur connaissance de mon univers.
Est-ce que vous vous êtes plongés dans votre histoire en réécoutant les albums du passé ?
Non, je savais ou les trouver pour cette sélection. Ce sera ma seule compilation. Mais d’autres artistes d’ECM se sont prêtés aussi au jeu.
Aujourd’hui, de nombreux artistes de jazz créent leur propre label. Vous avez en ce qui vous concerne une grande complicité avec Manfred Eicher, donc pas question de changer de label, n’est ce pas ?

Si c’était le cas je ne serais plus Keith Jarrett, mais un producteur. Ce n’est pas pour moi. Manfred Eicher m’a donné toute la liberté de créer. Vous svez, je suis un puriste. Si je lis un livre, je ne veux pas être l’éditeur. En musique, c’est un autre problème pour bien faire. Si vous êtes votre propre producteur, je pense qu’il y a trop de contraintes avec l’industrie du business. Ce que je veux pour moi, c’est de rester un artiste. C’est mon job de 24h sut 24.
Est-ce que vous gérez vous propre site internet ?
Mon frère le fait pour moi sous mon nom. Il l’a acheté pour un dollar. C’est de l’information sans chat. C’est un site parfait, même s’il se construit progressivement.
Quand vous êtes à Antibes, vous avez l’habitude de jouer régulièrement When I fall in love, pourquoi ?
Le trio suit ce que nous lançons dans notre répertoire de standards. Les chansons vont et viennent. Nous avons pas de set list. Parfois certains thèmes reviennent et parfois on joue toujours au moins une chanson. C’est le cas avec When I fall in love.
Les musiciens de jazz américains qui ont fait la légende de cette musique disparaissent. Ce fut le cas de Ray Brown ; Quelle est votre réaction à sa mort ?

Je ne l’avais jamais rencontré. Il y a toujours quelqu’un qui va mourir du côté des anciens jazzmen. C’est a chaque fois une lourde perte, parce que j’ai le sentiment que la nouvelle génération n’a pas le sens de ce qu’est la jazz, ni les véritables codes de notre musique. La plupart des festivals de jazz passent des artistes qui ne sont pas des jazzmen. C’est toujours triste de perdre une référence de notre musique. Quand Peggy Lee est morte, j’ai été très ému, et trouvé cela tragique. C’est la fin d’une voix, d’une façon de chanter. Il n’y aura pas deux Peggy Lee.
Quand Miles Davis est mort, vous étiez tout aussi triste. Il a fait partie de votre vie musicale, il vous fallait donc trouver une manière de lui rendre hommage?
Oui c’est pour cela que le trio a enregistré Bye Bye Blackbird. Je voyais toujours en lui une sorte d’oiseau. La photo de la couverture du disque le montre partant, disant au revoir. Il est cette oiseau pour moi. Il est l’oiseau noir.
C’est un des rares albums du trio enregistré en studio. Pourquoi ?

Parce que lorsqu’il est mort, nous avons voulu immédiatement enregistrer ce disque. Mais toujours dans une toute petite pièce à New-York au Power Session. Nous avons enregistré sans casque très proche les uns des autres. J’écoutait beaucoup Gary un peu éloigné de Jack.
Quand vous jouez du jazz, vous restez toujours très classique dans votre jeu. C’est voulu ?
Oui c’est vrai.
Quel est votre prochain projet classique ?
Je n’y pense pas en ce moment. Je ne peux pas répondre à une telle question. Je serai incapable de connaitre la direction que je vais prendre demain.
Que faite- vous de vos vacances, est ce que vous visitez des musées ?
On aime l’art, mais pas dans les musées. Ma femme est une artiste aussi savez…
(Propos recueillis et traduits de l’Anglais par Robert YVON) – Photographies de Robert YVON reproduction interdite.

